Abbaye de Silvacane - La Roque-d'Anthéron (13)

Abbaye de Silvacane - La Roque-d'Anthéron (13)

Article rédigé le 28/07/2026 par DRAC PACA

Photos, dossiers monuments historiques et rapports archéologiques


Sur la rive gauche de la Durance, entre Luberon et chaîne des Côtes, l'abbaye de Silvacane dresse dans la commune de La Roque-d'Anthéron (Bouches-du-Rhône) l'un des ensembles monastiques les plus purs qu'ait légués l'ordre cistercien à la Provence. Le site doit son nom aux anciens marécages à roseaux qui bordaient autrefois la Durance, la « silva cana », ou forêt de roseaux, que des ermites puis des moines entreprirent d'assainir dès le XIIe siècle. Fondée en 1144 par des religieux venus de l'abbaye de Morimond, Silvacane appartient, avec Sénanque en Vaucluse et Le Thoronet dans le Var, au groupe des « trois sœurs cisterciennes » de Provence. Classée au titre des monuments historiques depuis 1840, elle se distingue par la rigueur de son architecture, la qualité de sa conservation et l'insertion remarquable de ses volumes dans le paysage de la vallée de la Durance.

 

Histoire et contexte 

Dès le XIe siècle, en un lieu-dit Gontard dépendant de l'abbaye Saint-Victor de Marseille, quelques ascètes vivaient dans la solitude autour d'une chapelle, assainissant les marais et portant secours aux voyageurs traversant la Durance. Le petit établissement, qui prit le nom de Silvacane, fut cédé aux cisterciens par Guillaume de la Roque et Raymond des Baux ; un groupe de moines conduit par l'abbé Othon, envoyé par l'abbaye-mère de Moribond, s'y installa selon les sources vers 1144, l'arrivée d'un premier contingent de religieux étant également datée de 1147 dans certains récits ; cette légère variation de datation, propre à la tradition orale et aux compilations du XIXe siècle, mérite d'être signalée. Les donations de Raymond-Bérenger, comte de Barcelone et marquis de Provence, ainsi que celles du chapitre d'Aix, permirent l'agrandissement rapide du domaine. Vers 1175, Bertrand des Baux fit édifier l'église abbatiale que l'on peut admirer aujourd'hui. Le XIVe siècle marqua en revanche le  

début d'un long déclin : en 1358, une troupe de pillards mit le monastère à feu et à sang, causant des dégâts considérables ; en 1364, de grandes gelées ruinèrent les récoltes d'oliviers et de vignes. Affaibli, le monastère se dépeupla peu à peu, si bien qu'en 1413 l'abbé se retira à Valmagne. L'abbaye fut finalement rattachée au chapitre de la cathédrale d'Aix-en-Provence en 1443-1444, par bulle du pape Eugène IV. Les guerres de Religion lui infligèrent de nouveaux dommages, avant qu'à la Révolution française les bâtiments, vendus comme biens nationaux, ne soient affectés à des usages agricoles : l'église servit de colombier, le réfectoire de grange à foin et la salle capitulaire d'écurie. L'État racheta l'église en 1846 et en confia la restauration aux architectes des Monuments historiques Henri Revoil puis Jules Formigé ; l'ensemble du site fut classé et acquis en totalité par l'État en 1945. 

Architecture et éléments remarquables 

L'abbaye s'organise, selon la tradition cistercienne, autour d'un cloître central, mais la déclivité du terrain vers la Durance conduisit, comme à Sénanque et au Thoronet, à inverser le schéma habituel qui plaçait l'église au nord : à Silvacane, l'abbatiale ferme l'ensemble au sud. Autour du cloître se répartissent le réfectoire, plus tardif et bâti sur cave, au nord ; à l'est, sous le dortoir des moines, le chauffoir avec sa cheminée, la salle capitulaire et la sacristie ; au sud enfin, l'abbatiale, parfaitement conservée, reliée au dortoir par l'escalier dit « des matines ». Fait notable pour des édifices cisterciens en principe dépourvus de tout clocher, les trois abbayes provençales portent chacune un petit clocheton sur la croisée du transept. L'architecture, en pierre calcaire locale, illustre les principes cisterciens de sobriété, d'équilibre des volumes et de maîtrise de la lumière, sans décor superflu. À l'est du monastère se déploient deux jardins en terrasses, soutenus par des murets de pierre et alimentés par une source canalisée qui traversait autrefois le cloître et ses fontaines ; l'ensemble formait un espace prieural clos, réservé aux travaux agricoles des pères. À l'ouest, une vaste zone correspondant à l'ancienne hôtellerie et à la porterie a été partiellement mise au jour par les campagnes de fouilles archéologiques menées entre 1952 et 1998, qui ont notamment révélé les fondations du mur d'enceinte et permis de retrouver l'ancien chemin d'accès, tracé dans l'axe même du portail occidental de l'église. 

L'abbaye de Silvacane aujourd'hui 

Ouverte toute l'année, l'abbaye de Silvacane accueille aujourd'hui un large public autour d'une programmation culturelle diversifiée : expositions temporaires, concerts du Festival international de piano de La Roque-d'Anthéron et du Festival international de quatuors à cordes du Luberon, manifestations de théâtre et de cirque prennent place dans le cloître et l'abbatiale, offrant un dialogue sensible entre patrimoine bâti et création contemporaine. L'abbatiale, le dortoir, le cloître, la salle capitulaire, le réfectoire et le chauffoir sont accessibles à la visite, permettant au public de découvrir de manière graduelle, comme le préconisait l'étude Repellin dès 1993, l'ensemble monastique dans sa cohérence originelle. Le site s'inscrit également dans un itinéraire cistercien commun aux trois abbayes sœurs de Provence, favorisant une lecture comparée de leurs partis architecturaux respectifs. Par cette double vocation de conservation et d'accueil, Silvacane demeure un vecteur essentiel de diffusion de l'architecture cistercienne médiévale auprès du public régional et international. 

Conclusion  

Témoin majeur du monachisme cistercien en Provence, l'abbaye de Silvacane conjugue la rigueur d'une architecture dépouillée, la qualité exceptionnelle de sa conservation et une insertion paysagère intime avec la vallée de la Durance. Aux côtés de Sénanque et du Thoronet, elle complète le triptyque des « trois sœurs provençales », chacune ayant su, selon des logiques foncières et topographiques propres, décliner à sa manière les principes de l'ordre de Cîteaux. La poursuite des efforts de conservation, de documentation archéologique et de valorisation culturelle, engagés depuis près de deux siècles par l'État puis partagés avec la commune de La Roque-d'Anthéron, demeure la condition de la transmission aux générations futures de ce patrimoine où se répondent architecture, spiritualité et mémoire du paysage provençal. 

Bibliographie et sources 

1. Sources institutionnelles 

— Ministère de la Culture, base Mérimée / Plateforme ouverte du patrimoine (POP), notice PA00081416, « Ancienne abbaye de Silvacane », La Roque-d'Anthéron. 

— Conservation régionale des monuments historiques de Provence-Alpes-Côte d'Azur, Étude préalable n° 93 028, « La Roque-d'Anthéron, Abbaye de Silvacane, Aménagement des abords », Didier Repellin, architecte en chef des Monuments historiques, octobre 1993 (dossier d'archives CRMH, avec avis de l'Inspection générale des Monuments historiques, 1993-1995). 

— Direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d'Azur, Service régional de l'archéologie, correspondance relative aux campagnes de sondages et de fouilles de sauvetage, 1993-1994 (dossier d'archives CRMH). 

— Commune de La Roque-d'Anthéron, convention de transfert de propriété de l'abbaye de Silvacane, 9 juin 2008. 

2. Ouvrages scientifiques et historiques 

— AUBERT Marcel, « L'abbaye de Silvacane », in Congrès archéologique de France, 95e session, Aix-en-Provence et Nice, 1932, Paris, Société française d'archéologie, 1933, p. 123-143. 

— ESQUIEU Yves, « L'abbaye de Silvacane », in Congrès archéologique de France, 143e session, Le pays d'Aix, 1985, Paris, Société française d'archéologie, 1988. 

— CALI François, L'Ordre cistercien d'après les trois sœurs provençales, Sénanque, Silvacane, Le Thoronet, Paris, Arthaud, 1972. 

— Dictionnaire des églises de France, tome II D : Alpes, Provence, Corse, Paris, Robert Laffont, 1966, p. 12. 

— RONSSERAY D., architecte en chef des Monuments historiques, Étude préalable, 1989 (rapport historique et descriptif cité en annexe du dossier CRMH de 1993). 

3. Sources relatives aux restaurations 

— Conservation régionale des monuments historiques de Provence-Alpes-Côte d'Azur, dossier complet de l'étude préalable n° 93 028 (programme des travaux, phasage en trois tranches, estimation sommaire du coût des travaux, valeur octobre 1993). 

— Correspondance de l'Inspection générale des Monuments historiques (MM. Jantzen, Mottin, Prévost-Marcilhacy) et du Service départemental de l'architecture des Bouches-du-Rhône relative à l'examen de l'étude préalable, 1993-1995. 

— Service régional de l'archéologie de Provence-Alpes-Côte d'Azur, pré-rapport de sauvetage et rapport de sondages sur l'ancien chemin d'accès à l'abbatiale, 1993-1994. 

— Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dossier de recensement établi par Odile de Pierrefeu.