Abbaye Notre-Dame de Boscodon - Crots (05)

Abbaye Notre-Dame de Boscodon - Crots (05)

Article rédigé le 21/08/2026 par DRAC PACA

Sur la commune de Crots, dans les Hautes-Alpes, à quelques kilomètres du lac de Serre-Ponçon, l'abbaye Notre-Dame de Boscodon s'élève au cœur de la forêt domaniale du même nom, entre 1 150 et 1 200 mètres d'altitude. Fondée au XIIᵉ siècle et rattachée à l'ordre de Chalais, elle est aujourd'hui protégée au titre des monuments historiques. Cet ensemble monastique roman, l'un des mieux conservés des Alpes françaises, doit une part de sa force à la sobriété de son architecture, en constant dialogue avec la forêt qui l'enserre depuis près de neuf siècles. 

Histoire et contexte 

L'histoire de Boscodon commence par les donations successives de Guillaume de Montmirail, seigneur du lieu, qui offre en 1130 puis en 1132 sa forêt à des clercs et laïcs souhaitant suivre la règle de saint Benoît. En 1142, une nouvelle donation place la communauté sous le vocable de la Vierge et l'affilie à l'ordre de Chalais, fondé en 1101 près de Grenoble par saint Hugues, évêque de Grenoble. Sous l'abbatiat de Guigues de Revel, l'église abbatiale est édifiée, sa dédicace est attestée en 1155, et l'abbaye fonde plusieurs maisons filles, dont l'abbaye de Lure, essaimant ainsi son influence dans le Dauphiné et la Provence. 

Au début du XIVᵉ siècle, en 1303, l'ordre de Chalais passe sous la dépendance de la Grande Chartreuse ; Boscodon en devient un temps la maison la plus importante, avant d'adopter la règle bénédictine au début du XVᵉ siècle. Les XIVᵉ et XVᵉ siècles sont cependant marqués par de lourdes épreuves : les bâtiments conventuels, alors couverts de bois, sont ravagés par les routiers provençaux en 1368 puis incendiés lors du passage des troupes de Raymond de Turenne en 1392, avant d'être reconstruits au milieu du XVᵉ siècle grâce à une allocation pontificale. De nouvelles destructions surviennent en 1579, puis en 1712-1713 lors des campagnes du duc de Savoie, chaque fois suivies de reconstructions partielles. 

Confisquée par l'archevêché d'Embrun à la fin du XVIIIᵉ siècle, l'abbaye est vendue comme bien national en 1791 et devient un hameau agricole : reize familles y vivent en 1860 ; une école y fonctionne de 1923 à 1952. Il faut attendre 1972 pour que l'Association des Amis de l'Abbaye de Boscodon entreprenne le rachat progressif du site et le dégagement des vestiges enfouis. Les bâtiments acquis sont classés au titre des monuments historiques dès 1974, une protection étendue par arrêtés en 1989 puis en 1999. Depuis, l'abbaye a retrouvé une vocation spirituelle, aujourd'hui portée par la communauté Saint-Dominique, aux côtés de sa vocation culturelle et patrimoniale.  

Architecture et éléments remarquables 

L'abbaye s'organise selon un plan quadrilatère classique, ordonné autour du cloître. Au nord, l'église abbatiale, à nef unique et chevet plat, présente un appareillage d'une grande homogénéité, taillé dans la pierre locale et le tuf prélevé dans le lit des torrents voisins. À l'est, l'aile des moines réunit la sacristie, dominée par une tour des archives, la salle capitulaire et, à l'étage, le dortoir, dont l'escalier d'accès occupait une position centrale comparable à celle des grands dortoirs cisterciens. Au sud, l'aile abritait le réfectoire et le dortoir des convers ; à l'ouest, l'aile dite « des officiers » logeait le cellier et les écuries. Une chapelle privée de l'abbé, aujourd'hui appelée chapelle Saint-Firmin, fut édifiée à la fin du XIVᵉ siècle en réemployant, semble-t-il, l'infrastructure d'une chapelle antérieure. 

Cette architecture, dite chalaisienne, présente de fortes affinités avec l'art cistercien primitif : sobriété des volumes, dépouillement du décor, maîtrise de la lumière naturelle et harmonie des proportions. Elle ne relève cependant pas de l'ordre de Cîteaux, mais bien de l'ordre de Chalais, dont la filiation, les usages et l'histoire propre restent distincts des grandes abbayes cisterciennes de Provence, telles Sénanque ou Silvacane. Cette proximité stylistique, sans parenté institutionnelle, mérite d'être clairement distinguée. 

Restaurations et action de l'État 

Depuis le début de l'entreprise de sauvegarde en 1972, les campagnes de restauration s'appuient sur une démarche scientifique conjuguant fouilles archéologiques, collecte des fragments lapidaires et études historiques. Des sondages menés en 1980-1983, puis en 1991 et 1992 sur l'aire du cloître, ont permis de distinguer un premier état médiéval des réaménagements postérieurs. Depuis 1980, la maîtrise d'œuvre des travaux de restauration est confiée à l'architecte en chef des monuments historiques Francesco Flavigny, les travaux de conservation courante relevant de l'architecte des Bâtiments de France territorialement compétent. Une étude générale, approuvée en 1988, a fixé les objectifs de restitution du cloître ; le relevage de l'aile des officiers puis de l'aile des convers, achevé en 2000, en a marqué une étape déterminante, prolongée par l'étude préalable de 2006 sur les galeries du cloître. 

La DRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur accompagne ces opérations aux côtés de l'Association des Amis de l'Abbaye de Boscodon, propriétaire et gestionnaire du site, et du Conseil général des Hautes-Alpes, notamment dans le cadre de son programme « Grands Sites ». Le tableau ci-dessous synthétise, par décennie, les opérations financières programmées entre 1990 et 2019 et la part assumée par l'État. 

 

Décennie 

Nature des travaux 

Montant programmé 

Part État 

1990-1999 

Restauration des maçonneries et couvertures (aile des Moines, aile des Officiers), assainissement et drainage, acquisition et sauvetage de la cave abbatiale (investissement) 

1 017 597 € 

651 720 € 

 

Travaux d'urgence sur la bergerie, restauration du parvis et du muret de soutènement (fonctionnement) 

18 294 € 

7 013 € 

2000-2009 

Restauration de l'aile aux moines, étude préalable et restauration du cloître par phases successives (investissement) 

452 151 € 

209 326 € 

 

Restauration de murets, travaux autour de la chapelle Saint-Marcellin, fermetures et aménagements au sol (fonctionnement) 

83 140 € 

41 086 € 

2010-2019 

Achèvement de la restauration du cloître, projet technique de consolidation des décors (investissement) 

305 000 € 

229 650 € 

 

Maçonnerie et métallerie de la cave de l'Abbé, conservation et diffusion de la cave et de ses abords, entretien courant (fonctionnement) 

154 406 € 

52 687 € 

Total 1990-2019 

 

2 030 589 € 

1 191 481 € 

Source : DRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur, liste des opérations financières (1990-2019). 

L'abbaye de Boscodon aujourd'hui 

L'église abbatiale et la chapelle de l'abbé sont en accès libre toute l'année. Le cloître, la salle capitulaire et l'espace muséographique, aménagé dans les salles du chauffoir, de la cuisine et du réfectoire, sont ouverts au public d'avril à la fin des vacances de la Toussaint. Ce parcours interactif retrace l'art des bâtisseurs médiévaux, la vie monastique de l'ordre de Chalais et l'histoire des restaurations qui ont permis la renaissance du monument. Des visites guidées sont proposées quotidiennement en juillet et août, et sur réservation le reste de l'année pour les groupes. 

L'Association des Amis de l'Abbaye de Boscodon anime également le site par des concerts, expositions et conférences, tandis que la communauté Saint-Dominique y maintient une vie spirituelle discrète, ouverte aux offices et aux pèlerinages. Boscodon s'inscrit ainsi dans l'itinérance des « chemins chalaisiens », qui relie plusieurs anciennes maisons de l'ordre entre Hautes-Alpes et Alpes-de-Haute-Provence, et contribue pleinement au rayonnement culturel et touristique du département.  

Conclusion

Maison la plus importante de l'ordre de Chalais avant de devenir bénédictine, l'abbaye de Boscodon demeure un témoignage rare de cette architecture monastique alpine, à la croisée de l'art roman et de l'esprit cistercien primitif. Sa remarquable insertion dans la forêt domaniale qui l'entoure, la rigueur scientifique des restaurations conduites depuis un demi-siècle et la vitalité retrouvée du site en font aujourd'hui un lieu vivant, où patrimoine, culture et spiritualité continuent de dialoguer. La poursuite des efforts de conservation et de valorisation, engagés conjointement par l'État, l'association gestionnaire et les collectivités territoriales, demeure la condition de la transmission de cet héritage exceptionnel aux générations futures.  

Bibliographie et sources 

Sources institutionnelles : Ministère de la Culture, base Mérimée/POP, notice PA00080552 « Ancienne abbaye de Boscodon » ; Inventaire général du patrimoine culturel, Commission régionale Provence-Côte d'Azur de l'Inventaire général (A.-Y. Dautier, F. Gattefossé) ; DRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur, Conservation régionale des monuments historiques ; Association des Amis de l'Abbaye de Boscodon (Cahiers de Boscodon). 

Ouvrages scientifiques et historiques : Commission régionale de l'Inventaire général PACA, L'Abbaye de Boscodon, préface de Jean-Claude Rochette, architecte en chef des Monuments historiques, Société d'Études des Hautes-Alpes, Gap, 1974. 

Sources relatives aux restaurations : Francesco Flavigny, architecte en chef des Monuments historiques, Abbaye de Boscodon — Les galeries du cloître retrouvé, étude préalable, Conservation régionale des monuments historiques Provence-Alpes-Côte d'Azur, octobre 2006 (avec annexes SRA PACA : rapports de sondages archéologiques V. Rinalducci 1991, N. Molina 1992-1994) ; DRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur, liste des opérations financières relatives à l'abbaye de Boscodon, 1990-2019.