HISTOIRE ET CONTEXTE
Carrefour entre Piémont, Savoie et Provence, la vallée de l'Ubaye ouvre plusieurs voies de passage vers l'Italie par les cols de Larche, de Vars ou de la Bonnette, ce qui en fait un verrou stratégique de premier ordre face au royaume de Piémont-Sardaigne. Lors d'un voyage d'inspection en 1836, le général Haxo, alors à la tête du corps du Génie, retient le site de Tournoux pour y implanter un ouvrage fortifié destiné à verrouiller l'entrée du défilé de l'Ubaye et à interdire le passage de l'itinéraire col de Larche-col de Vars. Le Conseil d'arrondissement de Barcelonnette réclame à son tour la protection de la vallée en 1837. Un premier projet est achevé fin 1839 ; les travaux débutent en 1843, cinq ans après la mort du général Haxo (1838), et se poursuivent jusqu'en 1865-1866, mobilisant près de 1 500 ouvriers civils et soldats du génie. Le rattachement du comté de Nice à la France en 1860, puis la proclamation du royaume d'Italie en 1861, redessineront plus tard la frontière alpine et justifieront le renforcement ultérieur du dispositif, avec l'édification à partir de 1880 de nouveaux ouvrages avancés (batteries de Roche-la-Croix et de Viraysse). Le fort se compose alors de trois ensembles superposés : la batterie B12 (1 330 mètres), le fort moyen (1 550 mètres) et le fort supérieur (1 690 mètres).
À partir de 1880, l'édifice est complété par la batterie des Caurres (1 780 mètres), puis par le fortin du Serre de l'Aut, achevé en 1893 à plus de 2 000 mètres. En 1940, Tournoux abrite les postes de commandement défendant la vallée et tire environ 500 coups de canon pour contenir l'offensive italienne ; occupé par les Allemands en 1943, il est libéré en 1944, utilisé par l'armée française de 1945 à 1948, puis maintenu en service comme dépôt de munitions jusqu'en 1987. Démilitarisé, il est acquis en 1991 par la collectivité locale, amorçant sa reconversion patrimoniale.
ARCHITECTURE ET ELEMENTS REMARQUABLES
L'originalité du fort de Tournoux tient à son développement vertical : plutôt qu'une emprise horizontale classique, l'ouvrage s'étage sur 700 mètres de dénivelé entre la caserne établie au pied de la falaise et le fortin du Serre de l'Aut, au sommet. Escaliers extérieurs, rampes, galeries troglodytes creusées dans la roche et coursives métalliques fixées à la paroi relient les différents niveaux. D’entréemoyen se distingue par sa porte d'entrée fortifiée, équipée d'un pont en bois, qui dessert un pavillon d'officiers et une caserne desservie par de longues coursives suspendues à la roche ; des locaux troglodytes aménagés dans des cavernes y assurent les fonctions logistiques, Le fort supérieur s'organise autour d'une caserne et de batteries casematées, tandis que le fort moyen est complété en 1934 par une nouvelle batterie casematée. Tandis que la batterie des Caurres, ceinte d'une enceinte à fossé de type Vauban, communique avec lui par des grilles et une galerie percée dans le roc.
Magasins à poudre, postes d'observation et casemates à canon, en partie taillés directement dans la roche, illustrent l'adaptation constante de l'architecture militaire à la pente et à l'altitude. Cette intrication du bâti et du rocher, cette « implantation quasi tibétaine » selon l'expression consacrée par les guides du patrimoine local, confère à Tournoux une identité architecturale unique parmi les fortifications alpines du XIXᵉ siècle. Le site s'inscrit par ailleurs dans un réseau défensif plus large : dès les années 1880, il est complété par les batteries de Roche-la-Croix et de Viraysse, intégrées dans les années 1930 à la ligne Maginot des Alpes aux côtés de l'ouvrage de Saint-Ours, formant un siècle continu de défense alpine.
RESTAURATIONS ET ACTION DE L'ÉTAT
Ouvert à la visite depuis les années 1990, le fort de Tournoux a dû fermer ses portes en 2012 pour des raisons de sécurité ; la caserne Pellegrin, à la base de la falaise, avait déjà été démolie en 2008 du fait de risques d'effondrement. À la suite de travaux de mise en sécurité, une réouverture partielle intervient en 2016, limitée à la batterie des Caurres. La même année, l'ensemble du fort est inscrit au titre des monuments historiques. Le projet de restauration bénéficie du soutien de la Mission Patrimoine confiée à Stéphane Bern, via le Loto du patrimoine porté par la Fondation du patrimoine, le ministère de la Culture et FDJ United, et s'accompagnant d'une mobilisation conjointe de la DRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur, de la Région, du Département et de la communauté de communes Vallée de l'Ubaye Serre-Ponçon, propriétaire du site.
Les diagnostics menés révèlent un état de conservation hétérogène : effondrements partiels, murs de soutènement menaçant de s'éventrer et dégradations liées au vandalisme s'ajoutent aux effets du climat montagnard. En 2025, la collectivité a engagé un programme de travaux d'urgence ciblant la piste reliant le fort moyen au fort supérieur, ainsi que la préservation des tourelles et du poste de garde. Ce chantier, conçu en trois tranches sur six ans, prévoit également la réhabilitation de la batterie des Caurres et l'entretien de l'écurie Pellegrin.
LE FORT DE TOURNOUX AUJOURD'HUI
Seule la batterie des Caurres est aujourd'hui ouverte au public, pour des raisons de sécurité liées à l'état du reste du site. Les visites, exclusivement guidées et sur inscription, sont proposées de mai à septembre par les Offices de tourisme de la vallée. La communauté de communes Vallée de l'Ubaye Serre-Ponçon porte un projet de valorisation à plus long terme, associant visites guidées et libres et création d'un centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine. À proximité, les ouvrages de la ligne Maginot de Saint-Ours-Haut et de Roche-la-Croix, avec lesquels Tournoux formait un même dispositif défensif intégré dans les années 1930, permettent de replacer le site dans la continuité longue de la défense alpine et contribuent à l'attractivité touristique et culturelle de la vallée.
Conservation et restauration
Depuis 2020, plusieurs opérations ont été engagées pour assurer la conservation et la sécurisation du Fort de Tournoux. Ces interventions, qui relèvent tant de la restauration que de l'entretien courant, représentent un montant total de 280 000 €, dont 129 804 € pris en charge par l'État, soit un peu plus de 46 % du financement global.
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Année |
Intitulé de l'opération |
Nature de la dépense |
Montant total |
Part État |
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2020 |
PRO DCE — Mise en sécurité, phase 1 |
Investissement |
150 000 € |
57 804 € |
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2022 |
Mission de maîtrise d'œuvre pour travaux d'urgence |
Fonctionnement |
30 000 € |
12 000 € |
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2026 |
Projet de sécurisation, réhabilitation et aménagement du fort |
Fonctionnement |
100 000 € |
60 000 € |
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Total des opérations programmées |
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280 000 € |
129 804 € |
CONCLUSION
Pièce maîtresse du dispositif défensif de la vallée de l'Ubaye pendant près d'un siècle, le fort de Tournoux demeure un témoignage monumental de l'art de la fortification de montagne. Son architecture étagée, intimement mêlée au rocher, et l'ampleur des travaux qu'a exigés sa construction en font un site sans équivalent dans les Alpes françaises. Sa fragilité, exposée à l'altitude et au climat montagnard, impose la poursuite résolue des efforts de restauration engagés depuis 2016 par la collectivité gestionnaire, avec le soutien de l'État, de la Région, du Département et de la Fondation du patrimoine. Au-delà de sa valeur stratégique passée, le fort de Tournoux invite à penser ensemble mémoire militaire, paysage alpin et transmission patrimoniale, un dialogue que les prochaines décennies de travaux auront pour mission de préserver pour les générations futures.
BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES
Communauté de communes Vallée de l'Ubaye Serre-Ponçon (CCVUSP), « Fort de Tournoux », Patrimoine fortifié, https://www.ccvusp.fr/fort-de-tournoux.html et https://www.ccvusp.fr/patrimoine-fortifie.html.
Fondation du patrimoine, « Fort de Tournoux à La Condamine-Châtelard / Saint-Paul-sur-Ubaye », Les projets, https://www.fondation-patrimoine.org/les-projets/fort-de-tournoux-a-la-condamine-chatelard-saint-paul-sur-ubaye/67647.
Ministère de la Culture, « Fort de Tournoux », base Mérimée, notice n° PA04000034, https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA04000034.
Ministère des Armées, « Fort de Tournoux », Chemins de mémoire, https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/fort-de-tournoux. « Fort de Tournoux », Wikipédia, l'encyclopédie libre, https://fr.wikipedia.org/wiki/Fort_de_Tournoux.
Office de tourisme Vallée de l'Ubaye, « Fort de Tournoux : histoire et visite », Ubaye.com, https://www.ubaye.com/activites/visites-histoire-et-decouvertes/patrimoine-fortifie/fort-de-tournoux/.
Alpes de Haute-Provence Tourisme, « Fort de Tournoux – Batterie des Caurres, Site et monument historique à La Condamine-Châtelard », https://www.tourisme-alpes-haute-provence.com/visites-et-musees/4859123_site-et-monument-historique-la-condamine-chatelard-fort-de-tournoux-batterie-des-caurres/.
Commune de La Condamine-Châtelard, « La forteresse de Tournoux », https://www.lacondaminechatelard.fr/la-forteresse-de-tournoux.html.
Commune de La Condamine-Châtelard, « Le fort de Tournoux » (actualité, 21 août 2025), https://www.lacondaminechatelard.fr/actualites-le-fort-de-tournoux-2wv681wdkzps.html. Châteauthèque, « Fort de Tournoux - La Condamine-Châtelard », https://www.chateautheque.fr/chateau/fort-tournoux.
Invest in Alpes de Haute-Provence, « La restauration du fort de Tournoux », https://www.investinalpesdehauteprovence.com/actualites/restauration-fort-de-tournoux/.