INTRODUCTION
Dominant la ville fortifiée de Briançon du haut du plateau des Têtes, à 1 440 mètres d’altitude, le Fort des Têtes, appelé aussi Fort des Trois-Têtes, constitue l’ouvrage majeur du système défensif imaginé pour protéger cette place frontière des Hautes-Alpes. Conçu dans l’esprit des fortifications de Vauban, bien que largement édifié après la mort du célèbre ingénieur du roi, ce fort impressionne par son ampleur : sa superficie représente une fois et demie celle de la ville haute qu’il surveille.
Classé au titre des Monuments historiques depuis 1989, il est inscrit depuis 2008, avec l’ensemble des fortifications de Briançon, sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des « Fortifications de Vauban ». Cette double reconnaissance consacre un ouvrage exceptionnel par son échelle, sa cohérence architecturale et son intégration au paysage montagnard.

HISTOIRE ET CONTEXTE
L’histoire du Fort des Têtes s’inscrit dans le contexte géopolitique du règne de Louis XIV. Lors de sa visite à Briançon en 1700, Vauban identifie le plateau des Têtes comme une position dont la maîtrise est indispensable à la défense de la ville, exposée aux assauts venus du duché de Savoie. Un premier camp retranché, fait de levées de terre et de fascines, y est établi dès 1709. Le traité d’Utrecht, signé en 1713 à l’issue de la guerre de Succession d’Espagne, modifie la frontière avec la Savoie et confirme la nécessité de fortifier durablement ce verrou alpin.
Les travaux définitifs commencent en 1721, sous l’autorité du marquis d’Asfeld, alors directeur général des fortifications, secondé par l’ingénieur Tardif. Le maréchal de Berwick avait auparavant supervisé les premiers aménagements provisoires. La construction se poursuit par étapes : les remparts des fronts est, sud-est et sud sont achevés vers 1725, tandis que casernes, magasin à poudre et autres bâtiments s’élèvent progressivement. En 1734, le fort est considéré comme achevé, de même que la route d’accès et le pont qui le relie à la ville, désormais connu comme le Pont d’Asfeld.
Le fort conserve un rôle stratégique jusqu’au XXe siècle, sans jamais subir d’attaque directe ni de bombardement, hormis en juin 1940. À la Révolution, sa chapelle est désaffectée, puis transformée en caserne après 1815. La fin du XIXe siècle voit la construction de nouveaux magasins à poudre, adaptés aux progrès de l’artillerie. Des téléphériques militaires relient le fort à Briançon et au fort du Randouillet à partir des années 1890. L’armée occupe le site jusqu’à son désengagement, dans les décennies suivant la fin de la menace d’invasion italienne, ouvrant la voie à une nouvelle vocation patrimoniale et touristique du lieu.

Plan du Fort des Têtes, du fort du Randouillet et de la Communication Y, d’après un plan du Génie militaire du XIXe siècle © Archives départementales des Hautes-Alpes
ARCHITECTURE ET ÉLÉMENTS REMARQUABLES
Le Fort des Têtes déploie sur le plateau un front de 600 mètres sur une profondeur de 350 mètres, après aplanissement du rocher pour permettre l’implantation des bâtiments. Son plan bastionné comprend deux bastions et une demi-lune, renforcés par une lunette et des contregardes, l’ensemble précédé de fossés et d’un chemin couvert. L’entrée principale s’orne d’un décor classique à pilastres et fronton triangulaire, signature de l’architecture militaire du XVIIIe siècle conçue pour impressionner autant que pour défendre.
À l’intérieur, des casernes de type Vauban pouvaient loger environ 1 200 hommes, complétées par une chapelle dédiée à saint Louis et un bâtiment réservé au gouverneur de la place. Un arsenal abritait au rez-de-chaussée une centaine de pièces d'artillerie, et sur l'ensemble de ses deux niveaux jusqu'à 20 000 fusils. Les poudrières se sont multipliées au fil du temps : un magasin à poudre de type Vauban dès 1727, puis
des poudrières-cavernes construites en 1874 et 1878 pour s’adapter aux progrès de l’artillerie rayée. La place d’armes, elle, est protégée par une demi-caserne dont l’épais mur fait office de blindage face aux tirs ennemis.
Le Pont d’Asfeld, achevé en 1731 avec le fort, franchit la Durance et assure la liaison entre la ville haute et le plateau des Têtes. Plus singulière encore est la Communication Y, galerie fortifiée qui relie le Fort des Têtes au fort du Randouillet tout en barrant le vallon de Fontchristiane : cet ouvrage atypique, par sa double fonction de communication et de défense, illustre l’ingéniosité déployée pour faire dialoguer entre eux les différents forts de la barrière alpine. L’adaptation au relief montagneux, terrassements considérables, maçonneries de pierre locale, toitures en lourdes ardoises, témoigne d’une fortification de montagne pensée comme un système cohérent plutôt que comme une succession d’ouvrages isolés.
RESTAURATIONS ET ACTION DE L’ÉTAT
La conservation d’un ensemble fortifié aussi vaste, exposé aux conditions climatiques rigoureuses de la haute montagne, constitue un enjeu patrimonial de premier ordre. Les campagnes de restauration se sont succédé depuis le classement du monument, portant tant sur les maçonneries et les remparts que sur les bâtiments militaires et les ouvrages annexes.
Le fort s’inscrit aujourd’hui dans un nouveau cycle de transformation, porté par la perspective des Jeux d’hiver des Alpes françaises 2030. Racheté par la Ville de Briançon, le site a été rétrocédé à la Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO Alpes 2030), qui en pilote la réhabilitation. Le groupement retenu, mené par Linkcity, associé à Edifim et Elegia, avec l’atelier de l’architecte Philippe Prost, reconnu pour son travail sur la mémoire des lieux et le patrimoine militaire, doit conjuguer l’accueil temporaire de plusieurs centaines d’athlètes avec une reconversion durable du site en quartier résidentiel.
La restauration des remparts historiques relève d’un financement exclusivement public, tandis que la réhabilitation des bâtiments destinés au logement associe investissement privé et public, le tout sous le contrôle de l’architecte en chef des Monuments historiques et en lien avec la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur. Cette double exigence, accueillir un événement international tout en respectant les contraintes patrimoniales d’un site classé et inscrit à l’UNESCO, constitue l’enjeu central des années à venir pour la conservation du fort.
LE FORT DES TÊTES AUJOURD’HUI
Le Fort des Têtes s’intègre pleinement au parcours de découverte des fortifications de Briançon, aux côtés de la cité Vauban, du fort du Randouillet, du fort Dauphin et du fort des Salettes. Sa visite, organisée notamment autour de la Communication Y et du Pont d’Asfeld, permet de saisir la cohérence d’un système défensif pensé dans son ensemble plutôt que comme une addition d’ouvrages isolés. La Ville de Briançon, Ville d’art et d’histoire, anime ce patrimoine à travers son service du patrimoine et sa participation au Réseau des sites majeurs de Vauban, qui fédère les douze sites français inscrits au titre des fortifications de l’ingénieur du roi. Le fort participe ainsi pleinement au rayonnement culturel et touristique de Briançon, étoile des vallées du Briançonnais, et à la reconnaissance internationale du génie défensif français du XVIIIe siècle. Sa transformation à venir, dans le cadre des Jeux de 2030, ouvre une nouvelle page de son histoire : celle d’un monument militaire appelé à devenir un lieu de vie, sans renoncer à sa vocation patrimoniale et pédagogique.
CONCLUSION
Pivot du système défensif de Briançon et pièce maîtresse de l’œuvre vaubanienne dans les Alpes, le Fort des Têtes témoigne d’une fortification de montagne portée à son plus haut degré d’accomplissement au XVIIIe siècle. Son architecture monumentale, son dialogue avec le Pont d’Asfeld et la Communication Y, et son implantation spectaculaire sur le plateau des Têtes en font un site d’une valeur paysagère et historique exceptionnelle, justement reconnue par son inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO.
BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES
Bases patrimoniales institutionnelles
-
Plateforme Ouverte du Patrimoine (POP), ministère de la Culture, base Mérimée, notice « Fort des Trois-Têtes », réf. PA00080534 : https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00080534
-
Plateforme Ouverte du Patrimoine (POP), base Mérimée, notice « Pont d'Asfeld sur la Durance », réf. PA00080540 : https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00080540
-
Inventaire général du patrimoine culturel, région Provence-Alpes-Côte d'Azur, dossier « fort des Têtes », réf. IA05000131 : https://dossiersinventaire.maregionsud.fr/dossier/IA05000131
-
Inventaire général du patrimoine culturel, région Provence-Alpes-Côte d'Azur, dossier « pont dit pont d'Asfeld », réf. IA05000140 : https://dossiersinventaire.maregionsud.fr/dossier/IA05000140
-
Inventaire général du patrimoine culturel, région Provence-Alpes-Côte d'Azur, dossier « fort du Randouillet » : https://dossiersinventaire.maregionsud.fr/dossier/fort-du-randouillet/57f14810-5563-4d89-ac45-6b81a5feef9b
-
Réseau des sites majeurs Vauban, fiche « Briançon » : https://sites-vauban.org/ressources/site-vauban/briancon
Sources administratives
-
DREAL Provence-Alpes-Côte d'Azur, dossier de réponse à l'arrêté préfectoral (examen au cas par cas), « Projet de réhabilitation du Fort des Trois Têtes », ECO-MED / Next Financial Partners : https://www.paca.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/f09318p0356_recours_dossier_reponse-amg-next_financial_partners-briancon05_-_definitif.pdf
-
La Compagnie des Architectes en Chef des Monuments Historiques, fiche « Fort des Têtes – Briançon » : https://www.compagnie-acmh.fr/les-monuments/fort-des-tetes-briancon/
-
Société de Livraison des Ouvrages Olympiques Alpes 2030 (SOLIDEO), communiqué relayé par Région Sud Provence-Alpes-Côte d'Azur, « À Briançon, les Jeux 2030 donnent une nouvelle vie au patrimoine ! » : https://www.maregionsud.fr/actualites/detail/a-briancon-les-jeux-2030-donnent-une-nouvelle-vie-au-patrimoine
Bibliographie scientifique
-
Dossier d'inventaire scientifique « fort des Têtes », Région Provence-Alpes-Côte d'Azur – Inventaire général (réf. IA05000131, cité ci-dessus), analyse historique détaillée de la construction (1700-1734) et des campagnes de travaux du XIXe siècle
-
TRUTTMANN Philippe, FAURE-VINCENT David, « pont dit pont d'Asfeld », étude d'inventaire, enquête 1986, mise à jour 2021, Région Provence-Alpes-Côte d'Azur – Inventaire général (réf. IA05000140, cité ci-dessus)
-
Dossier d'inventaire scientifique « fort du Randouillet », Région Provence-Alpes-Côte d'Azur – Inventaire général (cité ci-dessus)
Ressources complémentaires
-
Wikipédia, article « Fort des Têtes » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fort_des_T%C3%AAtes
-
Wikipédia, article « Pont d'Asfeld » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pont_d%27Asfeld