Le Fort Joubert veille depuis plus de trois siècles sur le village de Saint-Vincent-les-Forts, aujourd'hui rattaché à la commune d'Ubaye-Serre-Ponçon, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Bâti sur une butte rocheuse que les archives du Génie désignent sous le nom de Rocher de Guerre, l'ouvrage épouse la géologie du site et compose, avec la caserne Courtigis, la redoute de Chaudon et la tour Vauban, un ensemble fortifié qui commandait l'un des passages reliant la Provence aux vallées alpines. Classé au titre des monuments historiques par arrêté du 18 juillet 1994, le fort, ainsi que la tour à hourds qui lui est associée, demeure aujourd'hui une propriété privée.
Histoire et contexte
L'histoire du fort s'enracine dans les tensions frontalières de la fin du XVIIe siècle. En 1690, pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg, les troupes du duc de Savoie Victor-Amédée II incendient le village de Saint-Vincent, jusqu'alors protégé par un simple château. Le 25 décembre 1692, Vauban propose de fortifier le site d'une redoute à mâchicoulis de plan carré, à quatre niveaux, cantonnée de deux échauguettes. L'ingénieur Guy Creuzet de Richerand est chargé, dès 1693, de conduire les travaux ; il modifie sensiblement le projet initial, en particulier le tracé de l'enceinte, qu'il dessine bastionnée en losange et flanquée de trois échauguettes. L'ouvrage n'est achevé qu'en 1700. Richerand fait par ailleurs édifier, en 1696, une tour de guet ronde à hourds, la future tour Vauban, reliée au fort par une galerie de bois longue de trois cents mètres, afin de surveiller la route reliant le Lauzet à Seyne. Venu inspecter le chantier en 1700, Vauban critique certaines libertés prises avec son projet et réclame des corrections, mais le manque de crédits limite les travaux à quelques ajustements de détail ; l'enceinte prévue autour du village ne sera jamais réalisée.
Le rattachement de l'Ubaye à la France en 1713 prive le fort de son intérêt stratégique immédiat, et l'ouvrage connaît un relatif abandon durant tout le XVIIIe siècle, avant de retrouver une utilité pendant la Révolution française. Plusieurs projets de modernisation, dont celui d'un second fort équipé de casemates à la Haxo, sont étudiés entre 1825 et 1843 sans être menés à terme. C'est seulement à partir de 1873, avec le lancement du programme de défense des frontières dit système Séré de Rivières, que Saint-Vincent-les-Forts retrouve une pleine importance militaire, comme place arrière du verrou de Tournoux. De 1879 à 1887, le site est renforcé par la construction de la caserne défensive Courtigis et de la redoute de Chaudon, tandis que le vieux fort de Vauban est profondément remanié : sa redoute à mâchicoulis est abaissée d'un étage et demi, des casemates voûtées sont ajoutées, et l'entrée, jusque-là défendue par un pont-levis, est déplacée et protégée par un tunnel creusé dans le roc. Sur les hauteurs environnantes s'élèvent, à la même période, le poste crénelé du Ravin de la Tour et les batteries du Châtelard et du Colbas. C'est en 1887 que le nom du général Joubert est attribué à l'ancien fort Saint-Vincent. Cet ensemble constitue, avec les ouvrages qui protègent la haute vallée à La Condamine-Châtelard, Jausiers, Larche, Le Lauzet-Ubaye, Meyronnes et Saint-Paul-sur-Ubaye, ce que les dossiers de l'Inventaire général désignent comme l'Organisation défensive de l'Ubaye : le secteur de Saint-Vincent en constitue l'un des maillons avancés, et non un système autonome distinct de la vallée.
Architecture et éléments remarquables
Le fort dessine, sur environ quatre-vingts mètres de longueur pour quarante de largeur, un polygone irrégulier qui couronne la butte rocheuse. Une enceinte à escarpe de maçonnerie, haute d'une dizaine de mètres, prolonge l'escarpement naturel du rocher, retaillé à cet effet. Le front sud-est, seul précédé d'un fossé taillé dans le roc, s'appuie sur deux demi-bastions casematés aux flancs très courts ; le front sud-ouest porte un petit bastion dans le flanc duquel s'ouvre l'entrée actuelle. Le parapet, d'épaisseur variable selon l'exposition, était jadis cantonné de trois échauguettes dont ne subsistent aujourd'hui que les culs-de-lampe sculptés. Au centre de l'enceinte se dresse le bâtiment principal, vestige de la redoute voulue par Vauban et réalisée par Richerand : un édifice carré d'un peu plus de quinze mètres de côté, aujourd'hui réduit à son rez-de-chaussée et à la moitié de son premier étage. À proximité immédiate se trouvent une citerne voûtée d'environ soixante mètres cubes et l'ancien logement du commandant, tandis qu'un autre bâtiment, ajouté en 1882, regroupe deux casemates voûtées accolées. L'entrée actuelle, un portail en plein cintre surmonté d'une plaque gravée « Fort Joubert — St Vincent », débouche sur une galerie ascendante voûtée de quinze mètres percés dans la roche, vestige tangible du remaniement de la fin du XIXe siècle. La qualité de l'implantation, qui tire parti du relief pour démultiplier la défense passive du site, illustre les contraintes propres à la fortification de montagne. Depuis les courtines, la vue porte sur la vallée de l'Ubaye et, plus au sud, sur les eaux du lac de Serre-Ponçon.
Le Fort Joubert aujourd'hui
Propriété privée, le Fort Joubert n'est pas ouvert au public de façon permanente. Le site accueille néanmoins des visites à l'occasion des Journées européennes du patrimoine, organisées chaque année en septembre, qui permettent de découvrir l'intérieur de l'enceinte et le travail conduit par l'association des Amis du fort Saint-Vincent. Le fort s'inscrit dans le réseau des sites majeurs Vauban et dans les itinéraires de découverte du patrimoine fortifié des Alpes-de-Haute-Provence, aux côtés de la caserne Courtigis, de la redoute de Chaudon et des batteries du secteur. Il participe ainsi, avec les autres éléments de l'Organisation défensive de l'Ubaye, à la valorisation touristique et culturelle du territoire de Serre-Ponçon, où patrimoine militaire et paysages de montagne se répondent.
Conclusion
Le Fort Joubert offre le témoignage rare d'une fortification pensée par Vauban puis remaniée deux siècles plus tard pour répondre aux exigences du système Séré de Rivières, sans jamais perdre son caractère originel de redoute de montagne. Sa position, en surplomb du village et face aux eaux du lac de Serre-Ponçon, illustre le rôle que joua Saint-Vincent-les-Forts dans la défense des communications entre la Provence et les hautes vallées alpines, comme maillon avancé de l'Organisation défensive de l'Ubaye. Fragilisé par son exposition aux éléments et par des siècles d'abandon partiel, l'édifice doit aujourd'hui sa sauvegarde à l'engagement de ses propriétaires et d'une association patrimoniale locale.
Bibliographie
1. Sources institutionnelles
— Ministère de la Culture, base Mérimée, notice PA00080479, « Fort Joubert ou Fort Saint-Vincent », arrêté de classement au titre des monuments historiques du 18 juillet 1994 (inscription antérieure du 8 septembre 1987 annulée).
— Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, Inventaire général du patrimoine culturel, dossier IA04000034, « Fort dit fort Saint-Vincent, puis fort Joubert, de l'organisation défensive de l'Ubaye » (enquête P. Truttmann, D. Faure-Vincent, 1993).
— Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, Inventaire général du patrimoine culturel, dossier IA04000031, « Ensemble fortifié de Saint-Vincent-les-Forts, de l'organisation défensive de l'Ubaye ».
— Ministère de la Culture, base Mérimée, notice IA04000001, « Ensemble d'ouvrages fortifiés dit Organisation défensive de l'Ubaye ».
— Commune d'Ubaye-Serre-Ponçon, site officiel, rubrique « Histoire des 2 communes ».
2. Ouvrages scientifiques et historiques
— TRUTTMANN Philippe, Les derniers châteaux-forts, les prolongements de la fortification médiévale en France, 1634-1914, 1993.
— TRUTTMANN Philippe, La barrière de fer, l'architecture des forts du général Séré de Rivières, 1872-1914, 2000.
— Réseau des sites majeurs Vauban, notice « Saint-Vincent-les-Forts », sites-vauban.org.
3. Sources relatives aux restaurations
— Association des Amis du fort Saint-Vincent, site fort-st-vincent.com, notamment les pages consacrées à l'histoire du fort et à la tour à hourds.
— Le Dauphiné libéré, « Saint-Vincent-les-Forts. Une famille habite le fort Jaubert, conçu par Vauban », 26 août 2011.